Mateo Lombardero

Quand je pense à la drogue en musique, je pense à la Fat White Family. Je ne peux m’en empêcher. Ce qui est drôle parce que, hormis moi et quelques autres tordus, personne n’en a rien à foutre de ce groupe de junkies en puissance. La plupart du temps, leur nom passe sous les radars et n’évoque aujourd’hui rien d’autre que quelques controverses vagues et lointaines. D’ailleurs, la première percée médiatique des frères Lias et Nathan Saoudi (chant et clavier respectivement) et de l’effrayant guitariste Saul Adamczewski n’a rien à voir avec la musique. En 2013, à la mort de Margaret Thatcher, on peut les voir à la une de certains journaux, sur le toit d’un pub de Brixton, brandir un drapeau où il est inscrit « The witch is dead ». Ce n’est qu’un an plus tard que des morceaux instables et vicieux comme Touch The Leather donnent au groupe une certaine notoriété de trublions post-punks instables à la Libertines. Avec le lancement de la pas-encore-hype Windmill Scene, la carrière du groupe était toute tracée.
Mais, contrairement aux pitreries de Pete Doherty, le mal être qui secouait les différents membres du groupe était bien réel. Des années d’addictions, d’overdoses et de luttes internes ont transformé une carrière parsemée de controverses préfabriquées en un énorme accident de la route duquel il est difficile de détourner le regard. Les bagarres en dehors ou sur la scène, les délires scatophiles malsains de Lias Saoudi pendant les concerts, l’addiction profonde à l’héroïne, les sabotages de l’instable Adamczewski, les références provocatrices au fascisme ou à l’autoritarisme ne pouvaient que procéder d’une santé mentale en lambeaux probablement encore plus détruite par le peu de notoriété et d’attention médiatique que la Fat White recevait.
Il y a deux manières d’écouter la Fat White, deux manières que j’ai moi-même employées au cours de ma courte vie. La première est de se vautrer dans la controverse, d’admirer le côté edgy du groupe et sa provocation sans fard. Rigoler des sorties médiatiques d’un Saoudi qui attaque directement Pitchfork et lui propose de « retourner dans le cul de Mac DeMarco ». Se délecter des changements de line up incessants, souvent violents. Participer à la provocation gratuite, s’extasier devant les balades sentimentales sur Hitler ou les incantations à Mussolini. Quand on est jeune et en manque de vrais artistes iconoclastes, il n’y a rien de mieux que de trouver un groupe réellement et profondément controversé et impossible à cerner. Je le souhaite à tout le monde.
Plus récemment, j’ai appris à aborder l’œuvre du groupe avec plus d’empathie. Plutôt que de participer à la décadence ambiante, j’ai utilisé la musique du groupe pour comprendre ses esprits cassés et essayer d’y trouver plus que des junkies finis en quête de sensations fortes. La lecture de l’autobiographie semi-fictive de Lias Saoudi a sans doute beaucoup aidé dans cette quête. Derrière les frasques autodestructives du groupe se cachaient des individus à l’esprit cassé, derrière les références à l’extrême droite un groupe éminemment antifasciste, lassé d’un faux militantisme libéral aseptisé.
Ce qui nous mène à Songs For Our Mothers (2016), un album qui m’accompagne – ou plutôt me tourmente – depuis presque dix ans. Quand j’ai eu le CD entre les mains pour la première fois, après avoir assisté à ma première rencontre live avec le groupe à Dour (une vraie révélation), je n’ai pas osé l’ouvrir pendant quelques semaines. Il trônait là, dans ma chambre, scellé, mystérieux. Je l’observais souvent, je m’imaginais comment les morceaux pouvaient sonner. Certes, j’avais déjà écouté quelques extraits, notamment le post-krautrock de Whitest Boy On The Beach qui, aujourd’hui encore, est ce qui ressemble le plus à un hit que le groupe ait pondu. Quand je l’ai finalement écouté, l’album m’a foutu une claque qui m’a poussé à redéfinir partiellement ma vision de la musique.
Pendant longtemps, j’étais obsédé par cet album. Aujourd’hui, je le suis peut-être un peu moins mais le revisite encore régulièrement. Cet album, c’est la boîte à musique de Pandore. Une fois ouverte, elle déverse tous les maux musicaux dans les oreilles de l’auditeur. À son cœur, Songs For Our Mothers est un album pourri, sans bonnes intentions. Volontairement saboté par l’esprit musical tordu de Saul Adamczewski, Songs for Our Mothers est une œuvre anti-commerciale pure, un hara-kiri invendable venant tuer la mini-hype ayant entouré le précédent single Touch The Leather. Un album d’une famille dysfonctionnelle qui brandit le mauvais goût et la provoc comme étendard artistique.
Il s’ouvre sur Whitest Boy on the Beach, donc, un mix glauque de Post-Punk, Surf Rock et Krautrock mené par la voix inimitable de Lias Saoudi, évoluant du plus petit soupir pervers au cri primal dans un mauvais allemand. Le semi-succès de ce morceau m’étonnera toujours. Son apparition lors des crédits finaux de Trainspotting 2, du moins, m’aura toujours paru aussi improbable qu’étrangement cohérente. Après ça, c’est la porte ouverte à tous les excès. La tranche de Blues Rock salace de Satisfied aligne les sous-entendus sexuels et les références aux camps de concentration avant de s’envoler sur son « refrain ». Love Is The Crack, maladive, est une lente agonie qui avance en rampant sur le sol, gémissante. Les guitares sont droguées, déconstruites et le rythme est lent et lascif.
L’addiction et la maladie coulent dans les veines de Songs For Our Mothers. Comment interpréter cette cathédrale gothique sonore qu’est Duce sinon comme un rituel pour la race aryenne, sataniste et sépulcral, sorti tout droit d’un esprit instable ? Pareil pour la courte Lebensraum, qui fait évidemment référence à la violente philosophie territoriale nazie. Bien sûr, il ne faut pas lire Songs For Our Mothers comme une littérale affiliation à l’extrême-droite hitlérienne. Tout comme il ne faut pas balayer la saleté en dessous du tapis et prétendre que ces références ne sont que des affabulations de junkie provocateur. Le Punk a historiquement un lien très étroit avec l’imagerie fasciste, qu’il a souvent adoptée comme une contestation provocatrice au bon goût et à la majorité morale. À tort ou à raison, cela reste de la sensibilité de chacun. En 2016, ces références controversées pourraient témoigner d’un mal être face à un militantisme libéral en carton, à la doctrine américaine de l’esthétisme avant la substance et aux ID politics. Plus Dada que Gestapo, finalement.
La deuxième partie de l’album commence plus douce avec Hits Hits Hits. Lias Saoudi se plonge dans la relation abusive d’Ike et Tina Turner. Pour une fois, il prend le bon parti moral et empathise avec la chanteuse. L’enfer revient très vite sur Tinfoil Deathstar, moment de pur Post-Punk abrasif où Saoudi se met dans la peau d’un vétéran du Vietnam abandonné par le manque de politiques sociales américaines. Après une ritournelle sordide sur le tueur en série Harold Shipman et une lente incantation quasi-Doom Metal (We Must Learn To Rise), l’album se termine sur une lente ballade acoustique imaginée comme les derniers mots qu’Hitler aurait pu chanter à son fidèle compagnon Goebbels avant de se suicider (Goodbye Goebbels).
C’est sous les bombes détruisant l’Ancien Monde que se termine cette œuvre sordide. Amorale et vide de sens diront certains, et ils n’auraient pas tout à fait tort. Je trouve cependant qu’il y a quelque chose à gagner dans la décadence affreuse de Songs For Our Mothers. Quelque chose de plus qu’une simple attitude poseuse et provoc. Remuer la merde, historique comme personnelle, ce n’est pas forcément se rabaisser à un stade primal ou animal. Il s’agit plutôt de descendre de son piédestal en carton et d’entreprendre un processus d’humilité par l’humiliation. L’écoute est plus que cathartique à ce stade, c’est un exorcisme. Un exorcisme de notre esprit via celui de Lias Saoudi afin de partager, ne fut-ce qu’un instant, les mêmes addictions et afflictions. Appeler Songs For Our Mothers mon album préféré est une preuve de mauvais goût et de malhonnêteté. Mais je n’y peux rien, il me poursuit toujours.
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