Il y avait quelque chose dans l’eau en Californie au début des années 2010. Comme revivant le Summer of Love, une poignée de marginaux faisait renaître la musique des 60’s, mais plus vicieuse, plus aggresive, dans l’air du temps. Ty Segall, White Fence, Meatbodies, Fuzz, Fresh & Onlys, autant de génies auto-didactes et de groupes de Garage faussement amateurs qui formaient une scène informelle aux connexions pourtant bien tissées. Mais parmi eux somnolait un monstre au Garage Rock grondant qui, révélé au monde, allait s’assurer d’inscrire cette mouvance revivaliste dans la postérité.
Pour sûr, les Osees – ou Thee Oh Sees à l’époque – sont déjà des vétérans en ce début de décennie. Sous un autre nom (OCS), la formation orchestrée par John Dwyer a déjà sorti une poignée d’albums Freak Folk de 2003 à 2007, avec un succès plus ou moins confidentiel. Surtout, Dwyer dirige déjà les cultes Coachwips, donnant dans un Punk agressif et débile mais très jouissif. Néanmoins, ce regain d’intérêt pour le Garage et le Rock psychédélique va donner un second souffle aux Osees, et des albums comme Help (2009) ou Warm Slide (2010) aident déjà à façonner cette approche aussi brutale que trippante qui va marquer leurs plus grandes oeuvres.
Accompagné par la vocaliste Brigid Dawson, le bassiste Petey Damnit et le batteur Mike Shoun, Dwyer, en état de grâce, va sortir une suite d’albums si influents qu’ils laisseront leur marque sur des oeuvres elles-mêmes fondatrices de ce nouveau genre de néo-psychédélie. Impossible d’imaginer, par exemple, l’avènement de King Gizzard sans des albums comme Carrion Crawler/The Dream (2011) ou Floating Coffin (2013). Toute la première face d’I’m In Your Mind Fuzz des délirants australiens est redevable envers cette période de la carrière des Osees. Un groupe si versatile qu’il peut commencer un album avec la furieuse tempête d’I Come From The Mountain et le terminer avec une ballade élégiaque aux violons fabuleux (The Minotaur) était destiné à de grandes choses.

Cependant, après un album de transition très sous-coté (Drop), Dwyer annonce brusquement la fin du groupe. Du moins, sous cette forme. Il revient d’ailleurs très vite avec un son plus bruyant encore, mais cette fois-ci bien plus carré et hypnotique. L’ajout d’un deuxième batteur renforce l’aspect rythmique de cette nouvelle approche, quelque part entre le Krautrock hypnotique de Can et le fracas atourdissant de The Fall (période Hex Enduction Hour). Commence alors une seconde phase impériale, encore plus inflexible, radicale, implacable. Sur des albums comme Mutilator Defeated At Last (2015), A Weird Exits (2016) ou le terrifiant Orc (2017), le groupe insiste également sur son univers fantastique, aussi bien inspiré de Tolkien que de Dungeons and Dragons. Des monstres étranges illustrent les pochettes et les chansons semblent plus s’intéresser à des soldats solitaires, des elfes mystiques ou des orcs violents qu’à la réalité socio-économique de l’Amérique de Trump I.

La fin des années 2010 voit le groupe se retrancher dans un jazz-rock progressif très jammy, offrir de très bon albums comme Smote Reverser (2018) et Face Stabber (2019) et sortir une série d’expérimentations plus ou moins ratées durant la période COVID. L’une d’entre elles, Protean Threat (2020), offre au groupe une porte de sortie étonnate : une réinvention en groupe de Punk sci-fi loufoque. Ce revirement bienvenu a certes donné naissance au très dispensable A Foul Form (2022) mais il a aussi permis la sortie d’un trio d’albums fantastiques – Intercepted Message (2023), Sorcs 80 (2024) et Abomination Revealed At Last (2025) – qui, à eux seuls, représentent un parfait cas d’étude de la musique Punk, avec leurs chansons simples et mélodiques, guitares et synthés au premier plan.

Jamais capables de rester en place trop longtemps, les Osees ont opéré cette année une sorte de retour aux sources avec Off Course, qui marque aussi le come-back de Brigid Dawson. Cet album composé de 5 jams intenses synthétise parfaitement une carrière prolifique, variée et remplie de side quests interminables. Carrière que, pour votre plaisir auditif, je vais me forcer à résumer en dix chansons.
- The Dream [Carrion Crawler/The Dream, 2011]
Quelle meilleure introduction que The Dream ? Toute l’essence des Osees de la période dorée, celle où ils s’appelaient encore Thee Oh Sees, s’y trouve. Les guitares maniaques et répétitives forent peu à peu ton cerveau afin de s’y loger bien profondément. Les batteries sont métronomiques, imperturbables. Le clavier de Dawson crée une couverture confortable sous laquelle profiter de ce bad trip de 7 minutes. La voix suraiguë de Dwyer, quant à elle, est indéchiffrable mais elle n’importe que très peu. Le morceau phare du groupe.
- I Come from the Mountain [Floating Coffin, 2013]
Pour la petite anecdote, I Come from the Mountain est le premier morceau des Osees que j’ai écouté. C’était à la feu médiathèque de l’ULB, que je fréquentais souvent bien avant même d’intégrer l’université. Le mec qui travaillait là était un maboule génial qui passait toutes sortes de curiosités auditives frôlant parfois l’atroce. Dès que j’ai entendu ce riff de psychopathe qui sert de motif central à la chanson, j’étais branché. Je n’ai même pas loué l’album, je suis directement aller l’acheter avec mon argent de poche. Ce qui, à l’époque, voulait dire beaucoup.
- Withered Hand [Mutilator Defeated At Last, 2015]
A la sortie de Mutilator Defeated At Last, j’étais déjà un convaincu des Osees depuis deux ans. Malgré tout, je n’étais pas du tout préparé à la sauvagerie de Withered Hand. Dès les premières notes de basse lancinantes, tu sais que ça va mal se passer. Et effectivement, l’instrumentation brûlante s’abat sur toi comme un poids de dix tonnes. Ecrasé par ce son massif, il ne reste plus qu’à supplier : plus et encore plus. Un nouvel Osees renaissant des cendres du précédent, sauf qu’au lieu d’un phénix c’est un orque brandissant une massue gigantesque qui débarque.
- Plastic Plant [A Weird Exits, 2016]
Sur Plastic Plant, les Osees tirent le plus profit de leur nouvelle formation à deux batteurs. Le rythme est étrangement groovy et n’est perturbé que par les guitares perçantes de Dwyer. C’est du Funk perverti par le Krautrock lui-même perverti par l’esprit malade de Dwyer. Avec ce morceau, il devient apparant que plus aucune règle ne s’applique aux Osees. Une composition labyrinthique et floue qui donne cette impression fiévreuse d’être poursuivi par une engeance malsaine le long de corridors interminables.
- Memory of a Cut Off Head [Memory of a Cut Off Head, 2017]
Pour beaucoup un détour un peu oubliable, Memory of a Cut Off Head démontre pour moi la réelle versatibilité du songwriting de Dwyer. Accompagné par Dawson au chant et claviers, il délivre une petite merveille de folk progressif d’une douceur surprenante. Même quand le rythme s’emballe, la composition reste paisible et contemplative. Un détour, certes, mais un tour de force.
- The Static God [Orc, 2017]
Sans doute pour compenser, l’album Orc fait beaucoup, beaucoup de bruit. Et The Static God en est l’épitome. Mais bon dieu si ces petits « ooooooh » sur le refrain ne sont pas infectieux! Encore une fois, c’est le rythme inlassable des deux batteries de Dan Rincon et Paul Quattrone qui mènent le morceau vers la gloire, avant qu’un clavier réellement divin ne l’enveloppe gentiment. On croit que c’est fini, puis non, le fracas reprend. Puis s’arrête d’un coup sec.
- The Daily Heavy [Face Stabber, 2019]
L’esprit jammy des Osees de la fin des années 2010 est condensé ici. Ponctué de bruits étranges et de voix modifiées, The Daily Heavy est un long fleuve intranquille. La bande-son parfaite pour naviguer le Styx, je suppose. La voix de Dwyer, surprise agréable, évoque celle du pionnier punk Alan Vega du groupe Suicide. Coïncidence ou référence volontaire ? Impossible de le savoir. Pour les amateurs d’images obscènes et de couleurs vives, le clip de la chanson vaut le détour également.
- Earthling [Sorcs 80, 2024]
De temps à autre, juste car il en a envie, Dwyer démontre qu’il est capable d’écrire une mélodie parfaite. Il y en a d’ailleurs plein dans ce trio d’albums « punk » sorti entre 2023 et 2025. L’héroïque Earthling en est le meilleur exemple, avec son rythme simple élévé par des synthés secs et un saxophone bien senti. Par dessus, Dwyer chante sa meilleure mélodie, comme un Elvis d’une autre galaxie. Et que dire de ce final épique ? C’est si beau.
- Fight Simulator [Abomination Revealed At Last, 2025]
Le premier single d’Abomination Revealed At Last va, lui, chercher du côté du Punk Hardcore. Dwyer hurle des paroles incompréhensibles et les batteurs martèlent un rythme martial. Puis, le morceau se dissout dans une jam acide imprévisible. Premier morceau conciliant la radicalité du Punk avec le laisser-aller du psychédélisme ? Surement pas, mais un bien bon exemple tout de même.
- The Brute on His Knees [Off Course, 2026]
Vous connaissez A Whiter Shade of Pale de Procol Harum ? Bon bah The Brute est la version Osees de ce classique. C’est donc l’orgue qui mène la danse tout au long de ce morceau de Rock progressif à l’ancienne. Encore un moment de mélodisme délicieux et élégiaque dont le charme rétro n’est trahi que par les synthés qui ne sont jamais très loin.
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