La fin des années 2010 était certainement une période d’optimisme pour le Rock indépendant. Dernières années avant la domination algorithmique de la période post-COVID, elles ont vu émerger de nombreux groupes jeunes, frais, innovants et, surtout, à l’exposition et à la croissance organique. A une époque où même les groupes les plus talentueux (cf. Geese) se voient obliger de se livrer à des campagnes de manipulation d’algorithmes sur TikTok et Insta pour s’imposer, le fait que, 8 ans auparavant, black midi ait réussi à maintenir une hype aussi fervente tout en cultivant une relative anonymité semble impensable.
Formé d’alumni de la prestigieuse école d’art BRIT school – d’où sortent également Adele, Amy Whinehouse ou les Kooks – black midi émerge en 2017 avec des concerts incendiaires et explosifs, présentant une musique radicale et neuve. Sans comptes sur les réseaux, sans morceaux sur les plateformes de streaming, sans même d’interviews, Geordie Greep (guitare/voix), Cameron Picton (basse), Morgan Simpson (batterie) et Matt Kwasniewski-Kelvin (guitare) construisent leur réputation sur base de leurs performances radicales au Windmill, où déjà bouillonne une fervente scène locale, et lors de sessions uploadées sur YouTube pour les radios KEXP et NTS. Ils attirent très vite l’attention du producteur Dan Carey du label Speedy Wunderground, avec qui ils enregistrent un premier single, bmbmbm. Tranche de Noise Rock cataclysmique, il est très vite suivi par le krautrock obtus de Speedway. Les deux morceaux n’apparaissent dans un premier temps pas sur les plateformes de streaming et ne sont disponibles qu’en vinyle aux concerts du groupe.
Pourtant, la hype grandit exponentiellement. En 2019, avec deux morceaux à son actif, le groupe signe chez Rough Trade. Il sort l’excellent single Crow’s Perch/Talking Heads qui est, de mémoire, le moment où j’ai réellement commencé à les suivre. Par pur bouche à oreille, Schlagenheim, le premier album du groupe, est devenu l’album le plus attendu de l’année 2019. Une fois sorti, cet opus de rock expérimental métallique et brut, largement basé sur l’improvisation, a certainement divisé les auditeurs. Personne ne savait vraiment quoi en faire et, du coup, tout le monde essayait de lui coller des étiquettes : Post-Hardcore ou Math Rock à la Slint, Prog en mode King Crimson, Post-Punk à la This Heat ou une sorte de Noise proche de Death Grips. En réalité, Schlagenheim était tout ça et, à la fois, ne l’était pas du tout. Certains ont mis du temps à le reconnaître mais il s’agissait bien de quelque chose de nouveau ici. Ces grooves diaboliques et bruitistes, ces transitions inattendues et cette approche radicale ne mentaient pas : black midi avait, contre toute attente, trouvé une nouvelle manière du faire du Rock en 2019.

Dès lors, leur ascension est inarrêtable malgré leur musique difficile d’accès. Le COVID ne tue pas black midi, mais restructure néanmoins sévèrement le groupe et son approche compositionnelle. Libéré d’un rythme de tournées de plus en plus intense, il saisit l’opportunité pour se poser et revoir à zéro son approche musicale. Il abandonne totalement l’improvisation, dont il a très vite exploré les limites, et se recentre sur la mélodie et la structure. Exit le Math Rock et le Post-Hardcore rugueux, place à une musique plus orchestrale et vibrante, marquée par le Jazz, le Rock progressif et la musique classique. Tout ne se passe pas comme prévu cependant. En janvier 2021, Matt Kwasniewski-Kelvin annonce qu’il quitte temporairement le groupe pour se concentrer sur sa santé mentale. Il n’apparaîtra pas sur Cavalcade (2021), deuxième album grandiose mélangeant morceaux infernaux, équivalents sonores d’une peinture de Bosch (John L) et passages sublimes et orchestrés dans la plus pure tradition prog des années 70 (Ascending Forth).

Souvent considéré comme moins bon que les deux autres, Cavalcade est sourtout radicalement différent. C’est une oeuvre dramatique et vivante, aussi complexe que riche malgré sa production un peu foirée, résultat d’une période de gestation d’un an et demi. En contraste total avec Hellfire, troisième album sorti en 2022 dont la conception n’aura duré que 4 mois. Si Cavalcade était un drame, alors celui-ci est un film d’action, violent et absurde. Composé de 9 vignettes mettant en scène des personnages horribles et grotesques, l’album explore l’enfer sur terre. Meurtriers, proxénètes, militaires, cannibales et acteurs décadents ont tous l’occasion de briller tout au long d’un album qui, pourtant, n’est jamais gore. Il faut le voir comme un vaudeville, du grand guignol absurde dont le but est plus comique que macabre. L’ambition musicale, elle, reste très sérieuse : le nombre d’instruments joué par chaque membre du groupe est multiplié par trois et les chansons témoignent d’un éclectisme musical sans précédent dans l’oeuvre de la formation londonienne : flamenco, cabaret, country et metal sont rajoutés au mélange improbable de rock alternatif et de jazz « habituel ».

Malheureusement, la philosophie artistique de plus en plus individualiste du groupe et le changement radical de paradigme culturel qu’a apporté la période post-COVID ont fini par avoir raison de black midi. Alors qu’ils parlaient initialement de sortir deux albums en 2023, les membres du groupe ont passé les deux prochaines années dans le silence le plus total. Le 11 août 2024, Geordie Greep prend tout le monde de court en écrivant dans le chat d’un live Instagram auquel il participe : « no more black midi. it’s iver« . Avant de se corriger : « over*« . Cette annonce irrévérencieuse est ensuite confirmée par Picton, qui souligne que la nouvelle aurait dû rester secrète. En janvier 2026, suite à une longue bataille face à sa santé mentale, Kwasniewski-Kelvin meurt à l’âge de 26 ans, dernier clou dans le cercueil black midi. Depuis, Greep et Picton sont partis de leur côté et ont chacun sorti un album exceptionnel : l’éclectique The New Sound (2024) et le premier album folk de My New Band Believe (2026), respectivement. La carrière fugace mais vitale de black midi était bel et bien terminée, mais ce n’est certainement pas la dernière fois que l’on entendra leur musique avant-gardiste.

Avoir suivi black midi de son vivant était une expérience unique. Comme voir une étoile filante défiler dans le ciel alors que tout le monde regarde ailleurs. Que le groupe ait été si populaire le temps de sa si courte carrière et avec une musique aussi expérimentale relève du miracle. Mais même si vous n’y prêtiez pas attention à l’époque, il n’est jamais trop tard : voici dix morceaux pour mieux comprendre le phénomène unique qu’était black midi, rassemblés plus bas dans une playlist.
- bmbmbm (Schlagenheim, 2019)
Le premier single de black midi a un rythme pachydermique. La batterie et la basse s’accordent pour offrir un son monolithique à la cadence lente et répétitive. Le morceau avance, avant de se casser la gueule dans un fracas étourdissant, puis reprend sa route. Tout le long, Greep « chante » expressivement plusieurs variations d’une même phrase (She moves with a purpose), tantôt convaincu, tantot sardonique. C’est le producteur Dan Carey lui-même qui, après avoir vu le groupe en live, a demandé à enregistrer ce morceau « qui fait BOOM BOOM BOOM ». La chanson n’ayant pas encore de titre, elle a été renommée bmbmbm, pour « boom boom boom » donc, mais aussi pour « blackmidiblackmidiblackmidi ». Quelle entrée fracassante !
- Crow’s Perch (2019)
Selon moi, le morceau le plus sous-côté de black midi et pour cause, il n’apparaît sur aucun album. Encore une fois, la répétition est la clé. Ici, c’est surtout la guitare et la basse qui s’y collent, enchaînant des motifs obsédants. La batterie, elle, est beaucoup plus libre que sur bmbmbm, laissant Morgan Simpson montrer pourquoi il est un talent générationnel. La voix de Geordie Greep est impérative. Il chante comme il ordonne, et les paroles occultes et sommaires (face/down/gone/down/face/new/trash/gone) rajoutent encore plus à cette sombre affaire.
- 953 (Schlagenheim, 2019)
Avec un riff aussi tranchant qu’il pourrait couper dans l’acier, 953 ouvre Schlagenheim de la manière la plus brutale qu’il soit. Après une première partie fracassante, le morceau déboule sur une massive séquence presque Metal, totalement Post-Hardcore. 953 se calme ensuite, permettant à Greep de clamer ses paroles cryptiques qui semblent être une critique de la religion. Puis le morceau repart. black midi montre ici sa maîtrise parfaite du « loud-quiet-loud« , sauf que quand ils sont « loud« , ils pourraient détruire un bâtiment. Après une trépidante accélération, le morceau s’écrase et se déconstruit progressivement. Ayant vécu ce morceau en live, je me souviens avoir été violemment propulsé sur la barrière dès le riff introducteur. Violent et libérateur.
- Western (Schlagenheim, 2019)
L’intro et l’outro de la meilleure des trois chansons monumentales de Schlagenheim offrent les rares moments de répit de l’album. On y entend, effectivement, un riff countrysant sur un rythme détendu et même, sur la fin, un magnifique banjo ! Entre ces deux bouts, Western propose une expérience progressive et viscérale de huit minutes passant par différentes phases. Présenté comme un duel au soleil, Western est en réalité une chanson de rupture, le narrateur expliquant que malgré ce que l’autre personne a fait pour lui, il a tout de même préféré la laisser « dans un fossé ». Les cascades de guitares sur la première partie sont hystériques tout comme la ligne de basse funky et le rythme maladroitement dansant de la troisième section sont hypnotiques. Certainement le tour de force de ce premier album.
- John L (Cavalcade, 2021)
Cavalcade a beau être un album plus posé, il commence avec le morceau le plus radical de la carrière du groupe. En un sens, John L transforme la rigidité du premier album en une composition tendue mais élastique, remplie de faux départs, d’arrêts, de redémarrages et de silences angoissants. L’addition d’un violon finit de faire le lien avec la période Larks’ Tongue in Aspic de King Crimson. Les paroles accompagnent la musique à merveille. Greep fait enfin totalement briller sa plume. D’un style très descriptif, presque clinique, il décrit avec détail l’arrivée d’un roi devant sa population (Three encores of ‘Oh Sonny Boy’ backed only by accordion/Three rows of pale brunettes protect him from the crowd/And the curtain is a patchwork of imitation vermillion/And a red bulb hangs over the throne that has been found). Alors que le roi commence son discours, le peuple se retourne contre lui et le tue violemment. Le meurtre n’est pas décrit, mais plutôt illustré par un break instrumental où le groupe assène la même note répétitivement, à la Psychose. La chanson la plus démentielle de la décennie.
- Marlene Dietrich (Cavalcade, 2021)
En total contraste avec John L, la chanson qui suit, comme son nom l’indique, est un hommage à la célèbre actrice et chanteuse allemande Marlene Dietrich. Greep s’imagine en tant que simple spectateur subjugué par la performeuse devant lui. Il est à son plus poétique lorsqu’il condamne les réactions outrées des spectateurs face à la performance osée de Dietrich : Damn all us idiots/Damn us till death/Relentlessly trying to untie our knots of/Rivers and roads that defy all sense. On est à mi-chemin entre le fantasme et le rêve, ce que vient relever l’instrumentation, à la fois pop baroque 60’s et bossa nova. La musique est riche, avec une liste d’instruments longue comme mon bras, mais c’est surtout le clavecin de Seth Evans qui, selon moi, immortalise ce morceau à la beauté foudroyante.
- Ascending Forth (Cavalcade, 2021)
Le clou du spectacle de l’affaire Cavalcade, Ascending Forth est une monumentale pièce de rock progressif dans la plus pure lignée Genesis (avec Peter Gabriel) et King Crimson (spécifiquement The Court of the Crimson King et Epitaph). Encore une fois, paroles et musiques sont conceptuellement liées. Peut-être la chanson la plus inspirée au sujet du manque d’inspiration, Ascending Forth voit le compositeur Markus, son personnage principal, incapable de terminer une oeuvre qu’on lui a commissionnée. Il n’est capable que de composer une boucle infinie de quartes ascendantes (ascending fourths, en anglais), prétendant que « tout le monde les aime ». Assumant son approche, il rend une partition qui ne contient que 65 répétitions de quartes ascendantes et il est sévèrement et publiquement puni pour mauvais goût (impure, no heart, no taste). Pourtant, tout le monde aime les quartes ascendantes… Malgré ses apparences, le morceau est une ode à l’art populaire, défendant les motifs ou éléments artistiques qui seraient jugés kitschs uniquement car ils plairaient au grand public. Bien évidemment, le groupe est assez malin que pour intégrer les quartes ascendantes dans la musique du morceau lui-même, dont l’instrumentation ne fait que monter et monter avant de se terminer brutalement à 9 minutes et 53 secondes. Clin d’oeil, pour ceux qui suivent, au titre du premier morceau de leur premier album. Pour ma part, Ascending Forth aurait certainement pu durer 10 minutes de plus.
- Welcome To Hell (Hellfire, 2022)
Le premier single de Hellfire porte bien son nom. Il a pour sujet un soldat atteint d’un syndrôme post-traumatique qui l’empêche de se vautrer dans les plaisirs sexuels et alcooliques de sa nuit de permission. Chantant du point de vue de son supérieur qui l’engueule et finit par le virer, Greep est encore une fois impératif dans son approche vocale. Sa description des beuveries, de la prostitution et autres excès qui parsèment les rues du port dans lequel le bataillon s’est arrêté sont si précises qu’elles font frémir. La musique qui accompagne cette scène infernale est brutale et rigide et révèle une autre influence évidente du groupe : le funk-metal bizzaroïde de Primus. En parlant de Metal, la volée quasi-Thrash que prend le morceau vers sa moitié est imprévisible. Et pourtant, ça marche. Une fois que ce rythme répétitif rentre dans la tête, il est impossible de ne pas voir Welcome To Hell comme le meilleur morceau de black midi.
- The Defence (Hellfire, 2022)
Hellfire passe son temps à explorer des personnages à la morale cassée, certainement destinés à l’enfer. Ici, le sujet principal est un proxénète à l’égo surdimensionné. La chanson s’appelle The Defence car elle se construit comme un plaidoyer pour la prostitution et surtout pour l’établissement du narrateur. Le morceau est moins subtil qu’il en a l’air : le gars se prend littérallement pour Jésus. Il parle de ses « disciples » qui attirent les hommes dans la rue et, plus encore, estime que la prostitution est une activité plus proche de Dieu que la prière (My girls all destined for Hell/Or so says our priest/But find me a Christian who spends as much time on their knees). Il témoigne aussi d’un gros complexe du sauveur, estimant que « ses » filles seraient enchaînées ou démembrées dans une allée sombre sans son aide. A court d’arguments, il sort finalement la justification ultime : I’ll stop selling when you stop buying! Pour accompagner ça, la musique prend des formes de balade à la Sinatra, grandiose et larmoyante.
- Still (Hellfire, 2022)
L’une des deux contributions stellaires du bassiste Cameron Picton à Hellfire, Still réussit ce que tous les autres morceaux de l’album échouent : être une chanson d’amour, pure, simple, sans personnages amoraux et grotesques. L’approche musicale témoigne elle aussi d’une certaine pureté. Un mélange subtil de Country et de Flamenco, supporté par la voix soupirante de Picton et terminant sur une section ambient méditative. La pedal steel et les guitares acoustiques donnent au morceau des qualités malléables, emplies de liberté là où les morceaux de Greep sont plus obtus et renfermés. Si vous êtes allergiques à la voix nasale de Greep et à la densité de ses morceaux, alors peut-être que l’approche plus douce et libre de Picton vous plaira. Si Still est votre morceau préféré de la liste, je vous recommande de vive voix le premier album de My New Band Believe que Picton a sorti cette année.
Playlist Apple Music : https://music.apple.com/be/playlist/10-black-midi-essentials/pl.u-mJy81j7TYxr93oD?l=fr&ls
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