Le franco-canadien Bernardino Femminielli a sorti un des meilleurs albums de l’année 2024 dans l’indifférence la plus totale. Opéra Bouffe, malgré sa courte durée et les difficultés entourant sa sortie, était un tour de force de storytelling décadent et sournois, suivant les débaucheries d’un patron de restaurant cocu et mégalomane. L’album se permettait même de terminer sur un tube parfait d’Italo Disco, La Vie, Gigi!, dont le refrain a su séduire les quelques oreilles qui y prêtaient attention.
Deux ans plus tard, le voilà qu’il remet le couvert avec Mémoires d’un Auto-Sabotage dont l’accouchement a été bien plus facile. « Ni manifeste, ni auto-biographie ». C’est ce que prétend le communiqué de presse qui accompagne l’album. Une volonté, sans doute, de créer de la distance entre l’auteur et son oeuvre malsaine et perverse. Bien qu’il ne soit pas à proprement parler une suite à Opéra Bouffe, l’album puise dans les mêmes thèmes : débauche, prostitution, jeux d’argent, violence. En soi, l’album fonctionne comme un vrai-faux album concept, suivant la trajectoire abjecte d’un gagnant du loto en spirale descendante.
Comme toute bonne histoire, celle-ci commence par la fin : en prison. Raconte-moi ton histoire, sur une instrumentation impeccable, révèle un narrateur narcissique qui s’est fait coffrer suite à une tentative de kidnapping sur prostituée. Dans son style confessionnel maintenant habituel, Femminielli susurre le contexte de son arrestation, les plaisirs sexuels qu’il découvre avec un co-détenu ainsi que ses pitoyables compagnons de cellule : « un vieil éboueur saxophoniste me dégueulant son Dieu et sa cocaïne déconstipée » et « un jeune roquet socialiste me donnant envie de vomir ». Les descriptions sont précises, hilarantes et ponctuées de maximes grandioses telles que « Refusons le naufrage voyeuriste de la vie publique du pays » ou « La prison est un terrain de jeu extraordinaire! ».

Naturellement, cette manière de chanter en parlant, ces grossièretés clamées avec une satisfaction dégueulasse, ce facteur choc à l’heure d’aborder des sujets tabous font penser à une figure culte de la chanson française dont l’ombre plane comme un vautour autour de l’oeuvre de Bernardino. Son influence est d’autant plus évidente sur On n’accepte pas, mais on se laisse faire, ode baroque à la prostitution dont la basse pénétrante et l’orchestration grandiose évoquent bien évidemment le travail de Jean-Claude Vannier sur Melody Nelson. Celui dont on ne citera pas le nom est partout sur Mémoire d’un Auto-Sabotage, dont les aspirations Electro/Disco évoquent délicieusement des oeuvres comme Love on the Beat.
Mais revenons à notre anti-héros qui, depuis sa caisse sur le périph, rêve de puissance et conchie sa situation de travailleur (« Comme un prisonnier de vos mensonges, de vos fantasmes usés, de votre haleine de café! ») sur la dansante Dolce Vita. Il y a là un rapport de force violent entre le pouvoir capitaliste qui soumet tout travailleur sous son joug et le pauvre naze qui rêve de vengeance et de fortune sanguinaires. « Vous savez, plus les choses sont sales, plus elles réclament de la propreté » annonce un Femminielli goguenard. Mais malgré ces poses provocatrices, c’est bien l’impuissance qui dirige le morceau. Une misère politique et sexuelle qui, ici, se mélangent pour ne faire plus qu’une. Un soumis qui se rêve dominateur. Un nul qui rêve de rétribution violente. Vive le prolétariat!
Mais voilà qu’il gagne à la loterie ! Bernardino laisse alors libre court à sa déchéance avec une série de 4 chansons salaces et pleines de débauche. Disco Polizei, avec sa basse sombre, réprésente l’extase. Celle d’enfin valoir quelque chose dans la société, de pouvoir flamber des thunes dans « de la petite lingerie » et « de la cochonaille à bas prix ». Un nouveau style de vie, rythmé par les descentes de police, s’impose alors que le narrateur assure pourtant que « rien n’a changé ». Après le quasi-instrumental glacial de Cruising Corazon, l’exceptionnellement cruelle Le léopard meurt avec ses taches propose un disco affolant et confidentiel, comme entendu au travers d’une porte donnant sur une salle à laquelle on ne peut accéder. Et pour cause: le morceau dresse le portrait d’une fête sordide à la Epstein, où roulette russe et esclaves mineurs se côtoient. L’extase fait place à l’excès et les derniers mots du morceau font froid dans le dos : « La société est un glaçage/Le rire reste idéal face à l’angoisse de voir le Diable/Tous ces otages portent mon nom/Le léopard meurt avec ses tâches »
Christophe Colomb est une chanson d’electro-disco ultra-violente dressant des parallèles entre la colonisation de l’Amérique et les conquêtes de boîte de nuit forcées de notre narrateur. Finalement, Le Boudoir de l’éternité clôture ce quatuor de chansons dégueulasses. Point d’orgue de cette deuxième partie d’album, le morceau electro au refrain impeccable semble se complaire dans un certain plaisir de l’humiliation. Notre narrateur n’est plus rien, il prie pour que des femmes le ridiculisent et profitent de son argent. C’est tout ce qu’il lui reste, et cela semble lui plaire. Extase, cruauté, violence et humiliation. Voilà qui pourrait parfaitement résumer l’oeuvre de Femminielli, ou du moins cet auto-sabotage.
Il garde cependant le meilleur pour la fin. Messe Européenne est un épilogue psychédélique et planant, rompant totalement avec l’approche électronique et dansante du reste de l’album. Notre « héros » est sorti de prison et mange la galette des rois. Pourtant, cette conclusion est amère. Les observations émise par Femminielli sur notre société où « tout se vend, tout se viole, tout se paie » sont particulièrement sombres : militarisation des villes, augmentation de la violence, une élite malade et déconnectée… Après un solo de guitare étonnamment floydien, l’album s’achève sur un cri : « mort à l’ouvrier! ». Mais ce n’est pas Femminielli qui le crie, ni même son personnage. C’est la société toute entière.
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