Formés à Perth en 1997, les Drones pourraient bien être le secret le mieux gardé de cette terre hostile supposée inhabitable qu’est l’Australie. Faut dire que leur attrait est assez difficile à vendre en dehors du pays. Leur essence même est tant liée à l’Australie que leur musique en transpire par tous les pores. Leur Punk Blues cataclysmique se loge dans une famille de groupes chaotiques et extrêmes que le pays a abrité depuis la fin des années 70, des Scientists (de Perth également) au Birthday Party de Nick Cave, en passant par les Beasts of Bourbon, Rowland S. Howard ou les Saints. Oui, les Drones s’inscrivent parfaitement dans cette lignée-là. Gareth Liddiard, principal compositeur du groupe, sonde de sa plume si précise la pourriture qui ronge l’histoire australienne et ses répercussions sur le social, l’interpersonnel et le politique.
A première vue, donc, très peu de chance que la musique des Drones touche en dehors de son pays d’origine. Pourtant, il y a quelque chose de viscéral dans la brutalité des compositions et dans l’intensité des cris de Liddiard qui retourneraient n’importe quel estomac. Relocalisés à Melbourne en 2000 autour de Liddiard (chant/guitare), sa compagne Fiona Kitschin (basse), Chris Strybosch (batterie) et Rui Perreira (guitare), le groupe s’intègre vite à la scène alternative de la ville, en totale opposition au calme ennuyant de leur ville d’origine. Ils y enregistrent un premier album pour Spooky Records, Here Come The Lies, qui sort en 2002.
Marathon de plus d’une heure de Punk Blues/Noise Rock sauvage, ce premier album est de ces oeuvres psychotiques qui ne peuvent pas avoir été enregistrées sobres. 12 chansons abrasives, certaines à rallonge, où les brûlantes guitares rivalisent avec les cris de Liddiard. Quelques unes sont des reprises : Dekalb Blues du bluesman Leadbelly, New Kind of Kick des Cramps, Motherless Children de Blind Willie Johnson et, surtout, cette relecture explosive de plus de 7 minutes du Downbound Train de Chuck Berry. Côté compositions originales, la fièvreuse I Walked Across The Dam, la perverse The Cockeyed Lowlife of the Highlands et la furieuse The Country of Love sont autant de chansons remarquables.
Les Drones décident très vite de donner suite à ce premier essai. Ils enregistrent leur deuxième album en 2003 mais, désireux de changer de label, ils se voient dans l’obligation de racheter ses droits pour pouvoir le sortir. S’ensuivent alors deux années de tournées intensives, de dettes abyssales, de frustration et de désespoir. Les Drones sont alors au plus bas de leur carrière. Miraculeusement, le groupe arrive à rassembler la somme nécessaire pour récupérer l’album. Wait Long by the River and the Bodies of Your Ennemies Will Float By sortira en avril 2005. C’est une consécration critique à défaut d’être commerciale. Considéré à juste titre comme un des meilleurs albums australiens de tous les temps, il gagne même l’Australian Music Prize de 2005, rapportant au groupe la coquette somme de 25.000 dollars australiens. Surtout, sa première chanson, Shark Fin Blues, est une réelle révélation. Adorée par la critique du pays, elle sera nommée meilleure chanson australienne dans un sondage de la radio Triple J.

Mais Wait Long est avant tout un album sombre rempli de longs morceaux puant le défaitisme et le désespoir (The Freedom in the Loot, The Best You Can Believe In ou l’immense This Time). La philosophie nihiliste de Liddiard, qui semble lier la discographie entière du groupe, y prend forme pour la première fois. L’album est nourri par la jeunesse aussi violente qu’ennuyante de Liddiard à l’ouest du pays. Le racisme invraisemblablement violent envers les aborigènes dont il a été témoin toute son enfance est un thème récurrent. En interview, il raconte l’histoire d’un fermier qui a détruit au bulldozer l’une des plus vieilles mines d’ocre au monde juste pour enterrer vivant les indigènes qui y travaillaient. Sur la dévastée Locust, il chante : « They made the blacks live outside of town/The weekend come they’d tear the whole place down/The Chinese came without weekends at all/And the whites complained the pay was better shooting them in the war« .
La misère sociale et l’alcoolisme sont des thèmes très personnels pour Liddiard. Wait Long est rempli de destinées à la dérive, de proches tombés dans l’alcool ou la drogue, d’une classe ouvrière fatiguée et désabusée, d’un pays pauvre qui n’assume pas son histoire coloniale. Surtout, c’est le suicide de son ex-copine (conté de long en large sur Locust) et le décès de sa mère qui nourrissent Liddiard et sa plume. Cela se ressent le plus sur Shark Fin Blues, décrivant un épisode dépressif comme le naufrage d’un navire dans une mer infestée de requins. Un morceau massif, proprement hors-norme, qui garantit à lui seul l’héritage du groupe.
Après le modeste triomphe de Wait Long, les Drones ne veulent plus perdre de temps. La même année, le label indépendant basque Bang! – qui rééditera par la suite la discographie entière du groupe – sort Miller’s Daughter, une compilation de singles (Bird in a Church), d’outtakes (She Had an Abortion That She Made Me Pay For) et faces B (Slammin’ on the Brakes) de la période 2000-2005. Un compagnon bagarreur aux deux premiers albums qui complète parfaitement cette trilogie éméchée.
Avant même la sortie de Wait Long, le groupe s’était exilé en Tasmanie afin d’enregistrer son successeur dans un vieux moulin abandonné. C’est dans ces terres inhospitalières qu’est né Gala Mill, troisième album au penchant historique et naturel. Premier album avec le batteur Mike Noga et dernier avec le guitariste fondateur Rui Perreira, l’album marque un tournant. Aussi bien inspiré par l’histoire du moulin dans lequel il a été enregistré – construit par des prisonniers exilés sur l’île de Tasmanie – que par la nature qui l’entoure, Gala Mill est moins nerveux et plus réfléchi que ses prédécesseurs. C’est un album plus naturel également. On y entend les bruits d’oiseaux environnants, en plus des discussions des membres du groupe, laissées intentionnellement entre chaque morceau. Mais l’influence de la terre tasmanienne sur Gala Mill est bien moins superficielle qu’il n’y paraît. Gareth Liddiard explore au long de quelques morceaux l’histoire pénitencière de l’île, ainsi que l’héritage colonial de l’Australie. Des thèmes qui, par le passé, n’étaient pas le sujet de prédilection des artistes australiens.
Words From the Executionner to Alexander Pearce, par exemple, imagine un dialogue fictif entre le fameux prisonnier et son bourreau sur l’échafaud. Pearce est connu pour s’être échappé à plusieurs reprises d’une colonie pénale en Tasmanie (à l’époque Van Diemen’s Land) et pour s’y être livré à des actes de cannibalisme. Exilé d’Irlande et condamné à 7 ans de réclusion pour un vol de six paires de chaussures, Pearce est l’exemple parfait d’un petit criminel transformé en monstre par un système carcéral brutal et inhumain.
La conclusion de l’album, l’immense Sixteen Straws, explore le même sujet. Une adaptation de plus de 9 minutes de la chanson traditionnelle Moreton Bay, le morceau décrit la pratique qu’avaient certains prisonniers catholiques de jouer à la courte paille lorsqu’ils voulaient mettre fin à leurs souffrances. L’issue du jeu définissait le bourreau et la victime. Une manière d’éviter le suicide et la condamnation divine pour les prisonniers croyants. Ailleurs sur l’album, le privé se mêle au politique et à l’historique, entre la déchirante I’m Here Now sur le deuil d’un suicide et la cataclysmique Jezebel qui semble traiter de tout à la fois.

Deux ans plus tard sort Havilah (2008), également enregistré en pleine nature, dans les régions montagneuses australiennes près de la ville abandonnée du même nom. Plus optimiste, moins oppressant, Havilah voit le groupe à son plus commercial. Les chansons ont toutes une structure et production claires. Peut-être moins intéressant que ses prédécesseurs, il est cependant composé de morceaux très solides, au long desquels Liddiard expérimente avec une nouvelle technique d’écriture inspirée par le cut-up style inventé par Burroughs et perfectionné par Bowie. Le nouveau guitariste Dan Luscombe apporte une petite touche country très bienvenue.
Il faudra attendre 5 ans avant que les Drones ne donnent suite à Havilah. Entre temps, Liddiard aura eu le temps de sortir l’excellent projet acoustique Strange Tourist en 2010. Enregistré en 2013 dans une ancienne école des années 60, I See Seaweed voit le groupe devenir un quintette avec l’addition du pianiste Steve Hesketh. L’album est cérébral, complexe, expérimental. Il est aussi sans hésitation leur meilleur. Les morceaux sont longs, intenses, sinueux. Les thèmes se font plus abstraits également. On y ressent de la peur et du désespoir face aux enjeux de l’époque moderne : montée des eaux et réchauffement climatique (I See Seaweed), autoritarisme et fascisme (The Grey Leader), gentrification et perte de repères (Nine Eyes), immigration (They’ll Kill You), théories du complot et politique australienne conservatrice (A Moat You Can Stand In). Difficile de ne pas y voir un certain défaitisme également. Le nihilisme si propre à Gareth Liddiard transpire par tous les pores de l’album. L’humanité y est clairement vue comme un fléau, comme sur la sombre Laika, où des animaux sont sacrifiés pour la soi-disant avancée de la science. L’album se clôture sur le plus beau morceau du groupe, Why Write a Letter That You’ll Never Send.
Le défaitisme de I See Seaweed se transforme en paranoïa sur Feelin’ Kinda Free, dernier album sorti en 2016. Bien qu’il aborde les mêmes thèmes, il le fait de manière bien plus erratique et maniaque. Une approche soulignée par un expérimentalisme électronique inouï pour les Drones. Feelin’ Kinda Free, contrairement au reste de la discographie du groupe, est un réel travail de studio, rempli de boîtes à rythme, de distortion, d’effets sur les guitares et les voix. Une méthode finalement très proche du futur projet de Liddiard et Kitschin, Tropical Fuck Storm. Tout comme Tropical Fuck Storm, d’ailleurs, Liddiard y aborde des thèmes occultes et niches. Sur Taman Shud, le narrateur est totalement déconnecté de la réalité sociale et politique et ne prétend s’intéresser qu’au meurtre encore aujourd’hui irrésolu du Somerton Man. Un meurtre dont le code secret trouvé dans un livre lié à la victime illustre la pochette de l’album (leur meilleure qui plus est). Ailleurs, Liddiard s’intéresse au complot et aux désastres du monde en ligne, de la radicalisation islamiste (Boredom) aux extraterrestres (Shut Down SETI) en passant par l’obsolescence (Tailwind) et la consommation de masse (Sometimes).

Finalement, Feelin’ Kinda Free, avec ses compositions électroniques tordues et arythmiques, ressemble plus au premier album de Tropical Fuck Storm qu’au dernier album des Drones. Ce n’est donc pas un hasard que Liddiard et Kitschin aient dissout le groupe après sa sortie pour poursuivre une approche plus expérimentale avec ce nouveau projet. Et bien que Tropical Fuck Storm et ses 4 albums soient fascinants, c’est ici que se termine l’histoire des Drones. Ou presque. Malgré la triste mort de Mike Noga en 2020, le groupe a annoncé son retour pour une série de concerts en 2025-2026! Que cela mène à la confection d’un huitième album, rien n’est moins sûr. En attendant, voici 10 morceaux pour découvrir les Drones, réunis dans une playlist.
- The Downbound Train (Here Come The Lies, 2002)
Reprise du célèbre morceau de Chuck Berry, il n’est pas difficile de dire que les Drones transforment ici totalement la version originale. Ils changent 3 minutes de Rock’n’Roll old school énergique en 8 minutes de Punk Blues chaotique. L’instrumentation étourdissante du groupe arrive à rendre le morceau réellement menaçant et la performance vocale débridée de Gareth Liddiard confirme ma théorie que les trois premiers albums du groupe ont été enregistrés en état d’ébriété. La chanson traverse les terres arides du désert de Victoria sur un rythme martial, écrasant serpents et migales au passage, avant de subitement accélérer et de s’écraser dans un fracas étourdissant. Comme si le diable en personne dirigeait l’appareil.
- Shark Fin Blues (Wait Long By the River and the Bodies of Your Ennemies Will Float By, 2005)
Une chanson comme un immeuble qui s’effondre. Un récit sur la dépression d’une honnêteté brutale. Dans un sondage de la radio Triple J, 70 compositeurs australiens l’ont nommée meilleure chanson nationale de tous les temps. Rien que ça. Inspiré par le décès de sa mère et du deuil qui le suivit, Gareth Liddiard a d’abord écrit ses paroles sur la musique du Same Old Men de Karen Dalton, une de ses plus grandes influences. Les Drones ont ensuite composé le morceau sur base des paroles, et ça s’entend. Sur une structure Punk Blues massive et lente, Liddiard décrit un épisode dépressif comme le naufrage d’un navire dans une mer infestée de requins. Des requins qui ne mordent pas mais qui ne « ressentent pas le deuil ». Le narrateur – Liddiard lui-même sans doute – déclare « Well, we’re gonna be alone from here on in » avant de s’éloigner sur un tonneau, suivi par les squales. Alors que Liddiard répète désespérement en boucle « fin by fin by fin« , Rui Perreira improvise un riff de guitare glorieux pour finir le morceau.
- This Time (Wait Long By the River and the Bodies of Your Ennemies Will Float By, 2005)
Autre morceau explorant le thème de la mortalité, This Time termine Wait Long de manière bien plus philosophique qu’il n’a commencé avec Shark Fin Blues. Liddiard y aborde la question éternelle de l’immortalité : Well, if I offered you more life, sweet kind/How could you leave the world behind?. Mais ce ne sont pas plus ses ruminations sur la vie et la mort que le véritable effort de groupe qui fait le charme du morceau. Le refrain entêtant monte en crescendo accompagné d’une puissante guitare et d’un orgue perçant. De quoi occuper la tête un bon moment.
- She Had an Abortion That She Made Me Pay For (The Miller’s Daughter, 2005)
Lors de l’enregistrement de leurs deux premiers albums, les Drones ne tentaient de jouer qu’une seule fois chaque morceau. S’ils constataient une erreur même minime dans la musique ou dans les paroles, le morceau était écarté sans être retenté. Une tonne de bonnes chansons n’apparaissent donc pas sur les albums, bien que certaines aient été miraculeusement repêchées pour la compilation The Miller’s Daughter. C’est le cas de She Had an Abortion That She Made Me Pay For, terrible morceau garage désolant au titre moins provocateur qu’il n’y parait. Au sujet d’une relation dysfonctionnelle basée sur l’abus d’alcool et de substances, la chanson décrit un narrateur dévasté par la mort prématurée de sa copine. Ravagé par la honte et la culpabilité, il est hanté par les yeux de sa belle-mère, qu’il voit partout, même dans le regard d’une prostituée qu’il rencontre tard dans la nuit. Que la prostituée soit littérallement sa belle-mère ou qu’il s’agisse en réalité d’un fantôme matérialisé par ses traumas, rien n’est moins sûr. Quoiqu’il en soit, les mots que l’apparition lui déclare glacent le sang : Now that you’re looking at me/I look in your eyes and I know who you see/She hurt you good but she hurt me more.
- Jezebel (Gala Mill, 2006)
Probablement le deuxième morceau le plus important des Drones après Shark Fin Blues, Jezebel est le moment où Liddiard comprend qu’il ne doit pas forcément se limiter à un thème par chanson. Avec son odeur de fin du monde et sa musique comme un tremblement de terre, Jezebel dresse un triste état des lieux de l’humanité au mi-temps des années 2000. Liddiard y fait référence à l’Irak, l’Afghanistan, la Palestine, l’impérialisme occidental, les tests nucléaires en Australie, le sanglant massacre de Porth Arthur, le bombardement de l’ambassade chinoise à Belgrade par les Etats-Unis ou encore la décapitation en live du journaliste Dan Pearl par des militants pakistanais. Encore une fois, la manière dont il décrit, par exemple, l’exécution d’une femme palestinienne suspectée d’être kamikaze est glaçante : I rode an Abrams/And we stopped in Bethlehem/They made the answers here/But there weren’t so many questions then/And there I shot a woman/In a headscarf with my gun/She said, « Does my bomb look big in this?/Am I the only one? ». La chanson abrite un monde rempli de mensonges et de faux prophètes, d’où la référence à la Reine Jezebel d’Israel dans son titre.
- The Minotaur (Havilah, 2008)
Sur le premier single d’Havilah, Liddiard juxtapose l’imagerie gréco-romaine et la banalité de la vie moderne. Le narrateur cauchemarde de la mauvaise odeur qui émane de la tanière d’un minotaure qui se cacherait près de son lit. On comprend plus tard que ce minotaure représente en réalité un fils ou un partenaire particulièrement inactif (There’s nothing she can do, he does not talk, he does not move/He spends all day looking at porn or playing fucking Halo 2). A la violence brutale de la bête mythique, il oppose celle, passive, de l’inégalité ménagère. Dans ce parallèle entre le mythique et le banal, on peut également voir une référence au syndrome de la page blanche dont Liddiard a souffert entre le troisième et quatrième album des Drones, ainsi qu’à sa difficulté à exprimer ses sentiments sainement (une de mes lignes préférées de Liddiard : Instead of shedding tears, I’ve learned to drink and piss instead). Alors que l’instru Garage Punk simple et efficace martèle la même note sur la fin, Liddiard répète agressivement : veni, vidi, vici.
- A Moat You Can Stand In (I See Seaweed, 2013)
Postée au milieu d’un album aussi complexe qu’I See Seaweed, A Moat You Can Stand In brille par sa fraîcheur et sa simplicité. Bien que le jeu de guitare de Liddiard et Luscombe soit complexe et grinçant, le rythme simple et rapide le fait passer en arrière plan. A Moat You Can Stand In est une pure dose de Garage Punk agressive sur laquelle Liddiard s’attaque viruleusement à la droite ultra-conservatrice australienne, aux influenceurs d’extrême-droite et à la bourgeoisie mondiale. Avec son flot de paroles ultra-rapide, il en profite pour lâcher quelques perles: They’re ranting and raving, how bad can things get/Man, the sideshow’s always louder than the main event/More ambitious than a virgin newly widowed/Duty bound as a tourist in Rome. Quelle classe!
- Why Write a Letter That You’ll Never Send (I See Seaweed, 2013)
Décrire ce morceau est une tâche injuste. Comment résumer ces 9 minutes de pure désolation sans entâcher leur beauté ? Why Write a Letter prend la forme d’une lettre de suicide fictive d’un ami, arrivée vers trois heures du matin dans l’inbox du narrateur. Les paroles sont d’un nihilisme et d’un pessimisme rare. L’ami suicidaire abandonne toute attache à la réalité et ne voit plus que de la futilité, jusque dans les évènements les plus importants : l’impérialisme occidental en faillite, la troisième guerre mondiale, l’holocauste, l’élection du Pape, le changement climatique… Même Bono se prend une balle perdue non déméritée. Ne voir de l’importance en rien est la réelle force des désespérés. Et malgré les supplications vaines de Liddiard sur le magnifique refrain, l’expéditeur décide tout de même d’appuyer sur le bouton « envoyer », avec tout ce que cela implique. Je ne fais pas du tout honneur au morceau en le décrivant de la sorte. Il est de l’ordre du mystique et dépasse le pouvoir très limité des mots. Les Drones auraient pu terminer leur carrière sur cette chanson et rentrer dans la légende. Ils avaient cependant d’autres plans.
- Boredom (Feelin’ Kinda Free, 2016)
Avec Boredom, Liddiard et Kitschin préparent déjà la transition vers Tropical Fuck Storm. Le morceau est bizarre, presque maladroit, et mélange un rock expérimental gauche avec de l’instrumentation éléctronique et un chant quasi-rapé. C’est cette improbabilité qui lui donne toute son aura. Lyriquement, Liddiard creuse un peu plus son talent pour la mise en personnage, qui se fait de plus en plus niche. Boredom est une chanson sur la radicalisation islamiste. Le premier couplet décrit l’ennui agonisant des suburbs australiens, où la jeunesse se morfond tellement qu’une partie se laisse tenter par l’excitation de la radicaliation (Man, any kind of ‘ism’ beats a singing competition on a TV fat with gnash and wail). Le deuxième couplet, lui, est probablement chanté du point de vue d’un immigré ou d’un criminel de guerre qui, à l’inverse, cherche à échapper à la guerre et au terrorisme pour pouvoir profiter du calme mortifère de la classe moyenne australienne (I didn’t come here for the thrills and spills/I just like the way I don’t get killed). Dépendant de l’identité du narrateur, les punchlines de Liddiard peuvent se révéler aussi cinglantes que désespérées, notamment le dernier vers, fantastique : Man, I was born in the cradle of civilisation/And I plan on dying in its tomb.
- To Think That I Once Loved You (Feelin’ Kinda Free, 2016)
Pour terminer cette liste, rien de mieux que cette ballade spectrale, ode au désamour enregistrée en collaboration avec le groupe Harmony (où l’on retrouve Erica Dunn, future guitariste de Tropical Fuck Storm). To Think That I Once Loved You a un rythme de valse squelettique, uniquement propulsée par une sobre percussion électronique. Liddiard y chante un très beau texte sur une relation dysfonctionnelle, la dépendance amoureuse et la perte de sentiments. Il y décrit un amant égoïste, qui ne se soucie du sort de son compagnon que lorsqu’il en souffre personnellement (It ain’t no big deal, me being lost at sea/’Til you start losing blood on the sand, quelle ligne bordel!). Bien sûr, comme toutes les bonnes chansons d’amour, impossible de savoir à qui est adressé le morceau : à une ex-compagne ou bien à l’Australie, avec laquelle Liddiard a entretenu la plus problématique relation de sa carrière ?
Apple Music : https://music.apple.com/be/playlist/the-drones-en-10-chansons/pl.u-76oNN7eFq9MDlgG?l=fr&ls
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