Comme chaque année, la fin mai marque l’avènement des Nuits Botanique. Année après année, ce faux-festival organisé par le Botanique se révèle comme l’une des plus grandes célébrations de la musique au sens large à Bruxelles. L’affiche habituelle du Bota est de base toujours pertinente, mixant habilement « gros » noms et nouveaux talents underground dans tous genres de musique confondus. Mais c’est surtout aux Nuits Bota que la salle de concert se permet une liberté totale admirable dans sa programmation.

D’autant plus que cette année, comme en 2025, le Botanique continue sa nouvelle formule de ticket unique pour une journée entière, ce qui donne l’occasion au public de déambuler à travers les 3 différentes salles et de découvrir plus d’une dizaine d’artistes de 14h à minuit. Sous cette forme, une nuit bota devient essentiellement un mini-festival d’un jour, attirant la foule avec une ou deux têtes d’affiche et enrichissant la programmation avec une poignée de talents émergeants à la musique parfois un peu plus expérimentale. Gagnant-gagnant pour tout le monde, d’autant plus que le Bota organise désormais vaguement ses nuits par genre musical, ce qui fait sens économiquement.

Bien sûr, au vu du nombre d’artistes programmés, il faut faire des choix. Je tiens d’entrée de jeu à m’excuser auprès de Alice George Perez, Yamila, Amanda Mur, Maria Somerville et SUUNS dont je n’ai pas pu voir les sets lors de cette Nuit Bota du 23 mai 2026. Je suis sûr que c’était très bien. Pourtant, je n’ai pas chômé. J’étais là dès 14h pétantes pour voir le concert inaugurateur de cette journée « Rock » : Sword II, d’Atlanta. Dès les premières notes, il est très facile de voir où l’on se situe. Le groupe joue un Rock alternatif 90’s très Grunge, filiation Pixies-Breeders-PJ Harvey. Il a bien intégré les classiques du genre tout comme les clichés (eux aussi ont une bassiste à lunettes de soleil et au sourire ironique impassible). Manque encore un peu d’originalité, mais pour se chauffer c’est déjà pas mal.

Sword II

Ce n’est que vers 15h30 que le vrai show commence avec le concert du groupe que j’attendais le plus, My New Band Believe. Le nouveau projet de l’ex-black midi Cameron Picton a sorti plus tôt cette année un premier album riche en guitares acoustiques, orchestrations soignées et percussions originales. Ici, il vient défendre son oeuvre sur une scène de festival en extérieur le temps d’un set surprenant à plusieurs égards. Premièrement, car ils ne sont que quatre, forçant une certaine simplification de morceaux pourtant assez complexes. Deuxièmement, en totale opposition à l’album, l’approche est ici 100% électrique, ce qui rend des chansons comme Opposite Teacher ou Target Pratice plus vicieuses et agressives. Finalement, c’est surtout la performance vocale de Picton qui change le plus. Alors qu’il ne se contente que de soupirer tout au long de l’album, ici, il chante vraiment, voire crie, beaucoup plus libre et expressif. Les meilleurs morceaux du groupe – Actress, Heart of Darkness, Love Story et les singles Numerology et Lecture 25 – sont totalement transformés et je ne peux que souhaiter qu’il perfectionne cette démarche vocale dans le futur.

Cameron « Goat » Picton

La bonne surprise de la journée s’appelle Truthpaste. Dès que je rentre dans la salle de l’Orangerie, je suis accueilli par une bande de joyeux drilles jouant une musique hybride et absurde, mélangeant musique folklorique traditionnelle, Indie Rock, beats programmés et Electro. Leur joie de vivre est totalement contagieuse et en parfait contraste avec l’attitude blasée de Picton et sa bande. Ils jouent tous en ligne – de gauche à droite, une violoniste, un guitariste acoustique, un guitariste électrique, une saxophoniste-chanteuse et un bassiste – et chacun semble sorti d’un sitcom différent. De loin le concert le plus fun de la journée, ce jeune groupe de Manchester est définitivement à surveiller.

Truthpaste à l’Orangerie

Direction la scène extérieure pour assister au concert de la machine la mieux huilée du festival, Ugly. Le sextet anglais délivre avec une efficacité déconcertante son rock progressif pastoral et ensoleillé, qui sait gronder comme l’éclair là où il le faut. Malgré un public un peu dissipé, le groupe alterne avec facilité morceaux de leur excellent EP Twice Around the Sun (2024), récents singles (Gallowine) et nouvelles chansons d’un album qui, d’ores et déjà, rentre au top de ma liste des sorties les plus anticipées de l’année. Un concert aussi jouissif et efficace me laisse cependant avec une incertitude : pourquoi personne ne parle d’Ugly ? Signez-les, faites-leur faire le tour du monde, bordel! Pitié!

Ugly

Le temps de manger un bout et je retourne au même endroit pour voir Shame, l’une des deux têtes d’affiche de la soirée. Le cas Shame a toujours été fascinant pour moi. A l’époque de leurs premiers singles, circa 2016-2017, Shame était un des groupes du sud de Londres qui m’excitaient le plus. Des morceaux comme Tasteless, Concrete ou The Lick sortaient à point dans une Angleterre en plein Brexit qui redécouvrait sa tradition Post-Punk. Mais plus la carrière du groupe avançait, plus de succès il amassait, plus les albums étaient nuls. Je ne vais pas m’épancher ici sur tout le mal que je pense de Cutthroat, leur dernier album, car ce n’est pas le sujet. Une chose dont je n’ai jamais doutée, cependant, est l’efficacité live du groupe. Efficacité confirmée ce jour-là par une prestation intense et chaotique, tout juste assez bruyante et bordélique que pour faire oublier la médiocrité des chansons. Faut dire que les danses hilarantes du showman Charlie Steen et les cascades parfois violentes du bassiste Josh Finerty aident pas mal aussi.

Shame

Mais les aventuriers qui ont osé quitter le concert de Shame un peu avant sa fin se virent récompensés par une prestation tout aussi chaotique mais bien plus expérimentale dans la salle du musée, où le groupe bruxellois Sergeant défend son deuxième album Symbols. On est là sur une autre sorte de tarés, dont la comparaison la plus juste bien que toujours approximative serait celle d’un Animal Collective en état d’ébriété. Des riffs de basse hypnotiques se marient à des percussions programmées quasi-tribales, saupoudrées par une guitare psychédélique et des flûtes parfois sublimes, parfois insupportables. Par dessus, le chanteur Ferre Marnef beugle de sa voix aléatoire mais pleine de charme. Un set fascinant, tout comme l’album duquel les morceaux aux titres légendaires sont issus.

Sergeant au Musée

20 minutes plus tard, je m’emmerde poliment devant la coldwave biélorusse de Molchat Doma, la tête d’affiche du soir. Deux fois que je vois ce groupe, deux fois qu’il me sert de passe-temps avant un concert plus intéressant. Bref, je laisse très vite la foule devant les maniérismes affectés de Molchat (ou serait-ce Doma?) et je fonce au musée pour voir le concert des infiniment plus intéressants Horse Lords. De loin le meilleur concert de la journée, les Horse Lords jouent un Rock expérimental méthodique et précis. Entièrement instrumentale, leur musique est hypnotique et intense, remplie de polyrythmies, de signatures rythmiques cheloues et d’un étrange sens du groove. L’Angine de Poitrine des gens sérieux, finalement. Le groupe fait part d’une intensité implacable que l’on retrouvera sur disque en juin, avec la sortie de leur album Demand To Be Taken To Heaven Alive!.

Horse Lords au Musée aussi

Bien que, selon moi, les Horse Lords aient été le pic de cette journée, il restait encore deux concerts de clôture : les Noise Rock respectifs de Stonks et The Family Men. Les premiers, jeunes bruxellois, évoquent des groupes récents tels que Prostitute, avec la bonne attitude, le bon son et une certaine originalité (la trompette!), mais il leur manque encore les morceaux qui vont avec. Qu’importe, les promesses sont là. Les deuxièmes, suédois, évoluent dans une lignée plus Big Black qui, sur le papier, devrait m’émotionner. Malheureusement, leur musique brutale et leur projection d’images particulièrement edgy n’arrivent pas à stimuler mon corps et mon esprit, fatigués après ces 10h passées debout. Peu importe, cette nuit Botanique est de loin la meilleure à laquelle j’ai assistée et m’a donné encore plus envie d’y retourner jeudi prochain.

Playlist Apple Music : https://music.apple.com/be/playlist/nuit-bota-2026/pl.u-mJy81XRuYxr93oD?l=fr-FR&ls

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